Quand les vacances changent de visage
Pour de nombreux enfants, les vacances scolaires évoquent les jeux, les sorties, les visites familiales ou simplement le repos après plusieurs mois passés sur les bancs de l’école. Mais pour des milliers de jeunes Camerounais, les vacances ont une tout autre signification. Elles marquent le début d’une longue période de travail dans les marchés, les carrefours, les gares routières et les rues commerçantes.
Dès les premières semaines des congés, les villes changent de visage. Aux côtés des commerçants habituels apparaissent de nombreux enfants, parfois âgés d’à peine dix ans, portant sur la tête des bassines de fruits, des sachets d’eau, des arachides, des beignets ou divers produits destinés à la vente. Cette présence est devenue si courante qu’elle ne suscite presque plus de réactions. Pourtant, derrière chaque jeune vendeur se cache une histoire faite de privations, de responsabilités précoces et parfois de souffrances silencieuses.
Quand le parent prend le visage du maître chanteur
Les enfants sont poussés dans les rues par les parents parfois sous l’effet des menaces comme le cas de la petite Sandi vendeuse de beignets à qui sa mère dit régulièrement que si elle ne vend pas le soir elle ne mangera pas ou alors qu’elle ne dormira pas à la maison. L’enfant n’a donc d’autre choix que de mettre son gros sceau de beignets sur sa petite tête encore en croissance pour chercher ls clients.
La principale explication donnée par ces parents réside dans les difficultés économiques auxquelles font face de nombreuses familles. Avec l’augmentation du coût de la vie, certains parents peinent à couvrir les dépenses du ménage et voient dans les vacances une occasion pour leurs enfants de contribuer aux revenus familiaux. D’autres considèrent cette activité comme une école de la débrouillardise, estimant qu’elle prépare les jeunes aux réalités de la vie. Dans certains cas, les bénéfices réalisés pendant les vacances servent à acheter les fournitures scolaires de la rentrée ou à payer une partie des frais de scolarité.
Mais derrière cet argument souvent avancé se cache une réalité moins reluisante. Car si certains enfants vendent volontairement pour gagner un peu d’argent de poche, beaucoup le font par obligation. Chaque matin, ils quittent leur domicile avec un objectif précis de vente à atteindre avant de rentrer. L’échec n’est parfois pas une option.
Le poids de la fatigue, de la faim et de la tristesse
Sous le soleil accablant ou sous la pluie, ces enfants parcourent de longues distances à pied. Les heures s’enchaînent. Les jambes deviennent lourdes. La fatigue s’installe. Certains passent toute une journée à arpenter les rues sans véritable pause. D’autres attendent désespérément qu’un client s’arrête devant leur marchandise. Pendant ce temps, leurs camarades jouent au football, regardent des dessins animés ou profitent simplement de leurs vacances.

La faim fait également partie du quotidien de nombreux jeunes vendeurs. Les plus chanceux emportent un repas léger, tandis que les autres doivent attendre la fin de la journée pour manger convenablement. Il arrive même que des enfants hésitent à utiliser l’argent de la vente pour acheter de quoi se nourrir, de peur de devoir justifier le moindre franc manquant à leur retour. Sandi la petite vendeuse de beignet confie qu’elle n’a droit qu’à deux beignets par jour dont elle se contentera de 6H du matin jusqu’à 20h ; heure à laquelle on descend le repas du feu.
À cette fatigue physique s’ajoute une souffrance émotionnelle souvent invisible. Il y a la tristesse de voir son enfance défiler derrière un étal ou dans une rue bruyante. Il y a l’humiliation des clients qui ignorent leur présence, les réprimandes parfois injustes, les moqueries ou les remarques blessantes. Il y a surtout cette peur permanente de rentrer à la maison sans avoir vendu suffisamment. Certains enfants vivent cette pression comme un véritable fardeau.
Une enfance exposée à tous les dangers
Les risques auxquels ils sont exposés sont nombreux. En circulant entre les véhicules dans les embouteillages, ils s’exposent aux accidents de la route. Ils peuvent être victimes de vols, d’agressions, de harcèlement ou même d’enlèvements. Les filles sont particulièrement vulnérables face aux violences et aux abus de toutes sortes. Dans un contexte où l’insécurité demeure préoccupante et avec les kidnappings qui font tous les jours la une des journaux voir des enfants livrés à eux-mêmes dans les rues devrait interpeller davantage.
Les blessures invisibles
Les conséquences psychologiques peuvent être profondes. À force d’endosser des responsabilités qui dépassent leur âge, certains développent un sentiment d’injustice ou de frustration. Certains en viennent même à haïr leurs parents comme c’est le cas de Romeo qui regarde désormais sa mère d’un mauvais œil parce que cette dernière l’envoi vendre tandis qu’elle reste couchée toute la journée à la maison à regarder les Lives des influenceuses sur les réseaux sociaux ;il le sait car c’est très souvent avec l’argent de ses ventes qu’elle active son forfait internet.
D’autres grandissent avec l’impression que leur valeur dépend uniquement de leur capacité à rapporter de l’argent. Le stress, l’épuisement et le découragement peuvent alors prendre le pas sur l’insouciance qui devrait caractériser l’enfance.
Entre survie familiale et responsabilité collective
Ce serait trop simple de condamner uniquement les parents. Beaucoup d’entre eux agissent sous la contrainte de la pauvreté et de l’absence d’alternatives. Lorsque les revenus du foyer ne suffisent plus, chaque membre de la famille est parfois appelé à contribuer, y compris les plus jeunes.
La véritable question est donc celle des solutions. Comment permettre aux familles de subvenir à leurs besoins sans exposer leurs enfants à de tels risques ? Comment offrir aux jeunes des activités de vacances plus encadrées, éducatives et sécurisées ? Comment renforcer les mécanismes de protection de l’enfance tout en accompagnant les ménages les plus vulnérables ?Car derrière chaque enfant qui vend un sachet d’eau à un carrefour se cache un rêve, une ambition, une enfance qui aspire simplement à exister.
Le droit d’être simplement un enfant
À force de voir ces jeunes vendeurs dans notre quotidien, nous finissons parfois par oublier qu’ils sont avant tout des enfants. Des enfants qui ont le droit de se reposer, de jouer, de rire et de grandir loin des responsabilités qui pèsent déjà sur leurs épaules. Les vacances ne devraient pas être une parenthèse de labeur, mais un temps de découverte et d’épanouissement. Car aucun enfant ne devrait avoir à choisir entre son enfance et la survie. Si les vacances peuvent être une période d’apprentissage, elles ne devraient jamais devenir un temps de sacrifice.















