Quand la tontine devient la nouvel effet de mode
Elles sont dans 4 ou 5 tontines : une pour chaque dimanche ; une autre en milieu de semaine ; une toutes les deux semaines ; deux autres à la fin du mois. « Quelle femme diligente ! » direz-vous car après tout épargner de l’argent est quelque chose de véritablement admirable. Une enquête informelle menée auprès de 220 jeunes femmes âgées de 20 à 30 ans révèle qu’une proportion notable de 80% d’entre elles déclare appartenir à une tontine. Le chiffre en lui-même n’a rien d’alarmant : la tontine reste un outil d’épargne collective ancien et éprouvé. Ce qui interroge davantage, c’est ce que ces cotisations financent réellement, et d’où proviennent les sommes injectées chaque semaine ou chaque mois par certaines participantes qui sont très souvent sans emplois ou dans des emplois leur permettant à peine de joindre les deux bouts.
Les prétextes invoqués sont souvent nobles en apparence : on parle volontiers d’entreprenariat, d’un futur restaurant, d’un futur salon de coiffure, d’un projet qui « verra le jour dès que la cagnotte tombe ». Ces intentions affichées permettent de légitimer, aux yeux de l’entourage et parfois de soi-même, l’origine et la destination de l’argent.
Les constats, eux, sont plus embarrassants. Combien de ces projets annoncés voient réellement le jour une fois la tontine perçue ? Qui sont, dans les faits, les principaux pourvoyeurs de fonds de ces jeunes femmes ? Et surtout, quels processus, quelles postures adoptent-elles lorsque « l’urgence du dimanche » c’est-à-dire l’échéance de la cotisation hebdomadaire se présente et qu’il faut, coûte que coûte, réunir la somme ? C’est précisément à cette dernière question que ce texte tente d’apporter un éclairage, sans prétendre à l’exhaustivité ni au jugement moral
Des secteurs bénéficiaires qui entretiennent l’équivoque
L’argent perçu ne finance pas toujours l’entreprenariat annoncé. Selon la tranche d’âge, on observe une réorientation nette des fonds vers des secteurs bien identifiables. Le vestimentaire de luxe car il faut absolument être à la mode et se vêtir comme les influenceuses qu’elles prennent pour modèle. Elles investissent également dans le capillaire notamment des extensions, perruques, soins et skin care. Après tout il faut bien entretenir « le fonds de commerce naturel ». On citera bien la téléphonie comme investissement vu les derniers modèles de smartphones étant brandis, non sans fierté, sur les réseaux sociaux. Sauf qu’après enquêtes auprès des vendeurs de téléphones il en ressort que les acheteurs sont très souvent des hommes qui les offrent à ces travailleuses d’un autre genre. La tontine devient alors moins un instrument de projet économique qu’un levier de mise en scène sociale, où le gain collectif se transforme en signe extérieur individuel. Un argent durement gagné avant d’être épargné se dépenserait-il aussi facilement dans des « broutilles » justes pour faire du show off ? il faut se poser les bonnes questions.
Les tontines initiées par les influenceuses, ces maquerelles déguisées
Un phénomène plus récent mérite qu’on s’y attarde : la multiplication de tontines organisées ou animées par des influenceuses. Ces dernières, fortes de leur visibilité et de leur communauté, structurent des cercles de cotisation qui empruntent les codes du marketing d’influence, challenges, mises en scène, storytelling de la réussite. Le cas pratique de ces tontines mérite une attention particulière, tant la frontière entre solidarité financière, ambition entrepreneuriale réelle et logique de paraître peut s’y trouver brouillée. SHEINA (nom d’emprunt) a bien voulu partager son vécu dans ces tontines d’un autre genre. « Il y a quelques mois j’ai contacté une influenceuse en inbox pour qu’elle tienne ma main afin que je briss aussi car elle parlait beaucoup d’épargne ; ne faisant ni confiance à mes amis ni à ma famille j’étais résolue à faire mon épargne en catimini avec cette dame. Je gagne 50000fcfa par mois dans lesquels je dois payer mon loyer, le taxi pour le boulot et manger donc je voulais une tontine de maximum 10000frs sauf que celle qu’elle m’a proposé était de 50000frs par mois ; j’ai crié au scandale mais elle m’a rassuré de l’intégrer et qu’elle me montrera comment faire pour réunir cette somme. C’est donc ainsi qu’elle a commencé à me brancher avec certains hommes d’affaires influents pour une nuit de plaisir ; à l’issu de la nuit ces hommes lui versaient l’argent dans son compte, elle enlevait sa cote part et reversait le reste pour ma tontine. J’ai pris gout à ce deal juteux et j’y ai copter plusieurs copines. Ce qui me plait le plus dans tout ça c’est que je peux bomber le torse en disant que moi je cotise 50000frs le mois devant mes collègues. Honnêtement ce n’est que ça qui me plait dans cette vie » dit-elle en esquissant un faux sourire. En gros sa tontine consiste à offrir son corps plusieurs fois par mois à plusieurs personnes jusqu’à ce que le montant soit atteint.
Genèse de la tontine
Il convient de rappeler que la tontine, dans sa forme originelle, répond à une logique d’entraide communautaire : mutualiser l’épargne pour permettre, à tour de rôle, à chaque membre de disposer d’une somme qu’elle n’aurait pu réunir seule. Ce mécanisme a longtemps servi de filet de sécurité informel, notamment pour des femmes exclues des circuits bancaires classiques. La question posée ici n’est donc pas de discréditer l’outil, mais d’interroger la manière dont certains usages contemporains semblent s’en éloigner.
Conséquences de la dispersion
Lorsque les fonds collectés se dispersent dans des dépenses de consommation ou de représentation plutôt que dans un projet bien ficelé et structuré, les conséquences se mesurent à plusieurs niveaux : projets d’entreprenariat qui restent à l’état d’annonce, dépendance renouvelée à la prochaine cotisation, et pression sociale accrue pour « tenir son rang » dans le groupe. À terme, la tontine, censée être un tremplin, peut devenir un cercle qui entretient les mêmes tensions financières qu’elle était censée résoudre obligeant certaines participantes à chercher, par tous les moyens, de quoi honorer l’échéance suivante.
Tontiner c’est bien mais perdre ses valeurs et sa dignité pour ne pas échouer est condamnable. Chaque personne devrait pouvoir épargner en fonction de ses revenus propres au risque de tomber dans la perdition pour une vie d’apparence.














