À Kinshasa, le silence n’est jamais tout à fait neutre ; il est souvent le prélude aux grandes secousses. Depuis plusieurs semaines, les déclarations de Félix Tshisekedi sur l’« inadaptation » de la Constitution actuelle — héritée, selon ses mots, d’une période de belligérance — ont fini par lever le voile sur une ambition que beaucoup soupçonnaient, mais que peu osaient formuler ouvertement : la possibilité d’un maintien au pouvoir au-delà des limites fixées par le texte de 2006.
L’Argument de la « Souveraineté Retrouvée »
Pour le locataire du Palais de la Nation, la Constitution de la RDC est une « camisole de force » confectionnée à l’étranger pour un pays en quête de stabilité. L’argument est séduisant, car il touche à la fibre patriotique. En prônant un changement constitutionnel, Tshisekedi se présente comme le libérateur d’une nation entravée par des lois importées. Mais derrière cette sémantique de l’émancipation, la réalité politique est plus prosaïque. En touchant aux verrous du mandat présidentiel, il ne s’agit plus seulement de réformer l’administration ou la justice, mais de remettre les compteurs à zéro.
Le Paradoxe du Successeur
Ironie de l’histoire, celui qui fut porté au pouvoir par le premier transfert pacifique de la RDC se retrouve aujourd’hui dans les habits de ceux qu’il combattait hier. L’opposition, bien que fragmentée, ne s’y trompe pas. Pour Moïse Katumbi et Martin Fayulu, le diagnostic est sans appel : changer la Constitution est un « coup d’État constitutionnel » en gestation. À l’heure où l’Est du pays reste une plaie ouverte et où les tensions avec le Rwanda voisin atteignent des sommets, l’ouverture de ce front politique interne ressemble, pour beaucoup, à un jeu dangereux.
L’Afrique Centrale en Observation
Depuis le Cameroun, nous observons ce ballet politique avec une attention particulière. La RDC n’est pas qu’un pays voisin ; c’est le cœur battant de l’Afrique Centrale. Toute instabilité à Kinshasa finit par irradier au-delà des frontières. Si Félix Tshisekedi franchit le Rubicon du troisième mandat (ou d’un premier mandat d’une « Nouvelle République »), il rejoindra le club très fermé des dirigeants de la zone ayant choisi la pérennité plutôt que l’alternance.
Le Peuple, Seul Arbitre ?
Le président Tshisekedi martèle que « c’est le peuple qui décidera ». Une formule classique qui, dans le contexte des démocraties fragiles, soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Le référendum, outil démocratique par excellence, devient-il ici un simple levier de validation pour une présidence à vie ?
Le Congo est à la croisée des chemins. Félix Tshisekedi a le choix entre entrer dans l’histoire comme l’homme qui a consolidé la démocratie congolaise, ou comme celui qui a sacrifié la stabilité sur l’autel de la longévité politique. À Kinshasa, l’horloge tourne, et chaque mot du Président pèse désormais le poids d’une future crise ou d’une improbable sagesse.
Landry Mbia Rédacteur en Chef Made in Cameroon Magazine













