Quand le succès devient suspect
Au Cameroun, les histoires de réussite fulgurante fascinent autant qu’elles dérangent. Lorsqu’un entrepreneur passe de l’anonymat à une vie de prospérité en quelques années, les réactions sont souvent les mêmes : admiration, envie… mais aussi soupçons.

Pour beaucoup, une ascension rapide ne peut pas s’expliquer uniquement par le travail. Les rumeurs évoquent alors les marabouts, les sacrifices, la sorcellerie ou d’autres pratiques occultes. Ces croyances, profondément ancrées dans certains milieux, accompagnent depuis longtemps les récits de réussite économique. Pour chaque village on a déjà déduit l’origine du succès. Rodrigue jeune entrepreneur en sait quelque chose.
Rodrigue, de vendeur de remède des souris à multimillionnaire
Beaucoup se souviennent de ce jeune homme qui parcourait les rues avec son remède contre les souris posé sur la tête et la chanson en fond qui l’accompagnait dans son mini baffle : éliminez le bailleur gagnez la maison. Ce refrain lui servait à écouler rapidement sa marchandise. Il interpellait les passants, faisait des démonstrations, répétait inlassablement son argumentaire de vente.
Deux ans plus tard, boum !!! Alain, client habituel des répulsifs pour rongeurs de Rodrigue à l’époque est de passage dans le quartier de sa sœur et remarque son ancien fournisseur en costard et cravate dans une immense quincaillerie ; il sursaute car il n’en croit pas ses yeux. Il finit par se rapprocher et découvre que Rodrigue est le propriétaire des lieux, il est stupéfait et abasourdi de constater ce succès fulgurant. Son histoire se répand vite et devient une source d’inspiration pour certains, mais aussi de suspicion pour d’autres car beaucoup vont l’accuser d’avoir eu recours au merci maman, une pratique mystique qui consiste à entretenir des rapports intimes avec son parent pour le succès financier. Il a beau s’expliquer personne ne veut l’écouter ; ses origines l’ont déjà condamné.
Pendant que les uns y voient la récompense d’un travail acharné, d’un excellent sens du commerce et d’une grande persévérance. Les autres préfèrent chercher des explications ailleurs, estimant qu’une telle évolution est trop rapide pour être uniquement le fruit des efforts.
Que signifie réellement “marcher” ?
Dans l’univers entrepreneurial, “marcher” signifie souvent avancer malgré les échecs. C’est tester un produit, recommencer après un refus, apprendre de ses erreurs, rencontrer des clients, développer son réseau, saisir les opportunités et rester visible. Beaucoup d’entrepreneurs rappellent que le succès ne vient pas d’un coup de chance, mais d’une accumulation de petites actions répétées pendant des mois, parfois des années. Autrement dit, c’est en avançant que l’on découvre de nouveaux marchés, de nouveaux partenaires et de nouvelles opportunités.
Le rôle du soutien et du “love money”
La réussite d’une entreprise repose rarement sur une seule personne. Dans de nombreux cas, les premiers financements proviennent de la famille, des amis ou de proches convaincus par le projet. C’est ce que l’on appelle le love money. À cela s’ajoutent les conseils des mentors, les réseaux professionnels, le soutien de la communauté, la fidélité des premiers clients et la capacité de réinvestir progressivement les bénéfices. Ces facteurs, souvent moins spectaculaires que les récits mystiques, expliquent pourtant une grande partie des parcours entrepreneuriaux.
Pourquoi les croyances persistent-elles ?
La sociologie montre que, dans des contextes où les opportunités économiques semblent inégalement réparties, les réussites rapides peuvent être perçues comme difficiles à expliquer. Lorsque les mécanismes du succès restent peu visibles — investissements, risques, échecs, sacrifices personnels ou stratégies commerciales — l’imaginaire collectif tend parfois à combler ce vide par des explications surnaturelles.
Et si la véritable magie était ailleurs ?
Au fond, la question reste ouverte. Mais une chose semble certaine : derrière chaque réussite se cache une histoire que les apparences ne suffisent pas à raconter.
Bien avant que les réseaux sociaux ne transforment les entrepreneurs en véritables célébrités, le chanteur camerounais Keng Godefroy chantait déjà une idée devenue presque philosophique : « La vraie magie, c’est le travail. » Dans cette chanson devenue populaire, il dénonce la tendance à attribuer le succès des autres au famlah, au talis ou à la sorcellerie, alors que les années d’efforts, d’apprentissage et de sacrifices restent souvent invisibles. Cette réflexion trouve aujourd’hui un écho particulier dans le monde des affaires.
Derrière les réussites des grands businessmen camerounais se cachent généralement des mécanismes bien connus de l’entrepreneuriat : une capacité à identifier un besoin du marché, à prendre des risques, à commencer petit, à réinvestir les bénéfices plutôt qu’à les consommer, à bâtir un réseau solide de fournisseurs et de clients, à diversifier progressivement ses activités et, très souvent, à bénéficier d’un premier soutien financier de la famille ou des proches — ce que les spécialistes appellent le love money. À cela s’ajoutent des qualités moins visibles : une présence constante sur le terrain, une bonne connaissance des habitudes de consommation, un sens aigu de la négociation, une forte résilience face aux échecs et une remarquable capacité d’adaptation dans un environnement économique parfois imprévisible.
Pourtant, ces années de travail passent souvent inaperçues. Le public découvre surtout le résultat final : la belle voiture, les immeubles, les entreprises qui grandissent ou le train de vie plus
confortable. Tout ce qui précède est rarement vu. C’est précisément ce décalage qui nourrit les rumeurs et pousse certains à chercher des explications mystiques.
En réalité, il n’existe pas une recette unique de la réussite entrepreneuriale au Cameroun. Chaque parcours est différent. Mais une constante revient dans la plupart des histoires à succès : le travail, la persévérance, les réseaux, les opportunités saisies au bon moment et la capacité à apprendre de ses erreurs sont des facteurs fréquemment cités par les entrepreneurs eux-mêmes. Les croyances autour de la sorcellerie, elles, relèvent de perceptions sociales qui continuent d’alimenter les débats sans constituer des explications démontrées. Néanmoins, ne soyons dupes ! La cupidité humaine est le partage de tous et certains s’en donnent à cœur joie. Cela étant, les vraies questions doivent se poser à nous-mêmes. En quoi suis-je suffisamment qualifié pour en faire un levier de richesse ?
















