Il y a une phrase que l’on entend très souvent au Cameroun : « Tant que je ne suis pas malade, pourquoi irais-je à l’hôpital ? »
Cette façon de penser est profondément ancrée dans nos habitudes. Entre le coût des consultations, le manque de temps, la peur d’un mauvais diagnostic ou simplement la conviction que l’on est en bonne santé, beaucoup préfèrent attendre. Attendre que la douleur apparaisse. Attendre que le corps envoie un signal suffisamment fort pour justifier une visite chez le médecin. Mais certaines maladies ne fonctionnent pas ainsi. Elles ne crient pas. Elles ne préviennent pas. Elles s’installent discrètement, parfois pendant dix, quinze ou vingt ans, avant de révéler toute leur violence. L’hépatite fait partie de ces maladies silencieuses.
Une maladie dont on parle peu
Au Cameroun, les campagnes de sensibilisation mettent souvent l’accent sur le VIH/sida, le paludisme, la tuberculose ou encore le diabète. L’hépatite, elle, reste largement absente des conversations. Pourtant, elle représente un véritable enjeu de santé publique. Des études montrent que le Cameroun fait partie des pays où l’hépatite B demeure fortement présente. Chez les personnes nées avant l’introduction de la vaccination infantile, la prévalence était particulièrement élevée, même si la vaccination des nouvelles générations a permis une nette amélioration. Le paradoxe est frappant : beaucoup de personnes porteuses du virus continuent à vivre normalement sans le savoir. Elles travaillent, élèvent leurs enfants, pratiquent du sport, voyagent parce qu’elles ne ressentent absolument rien. Cette absence de symptômes est précisément ce qui rend l’hépatite si redoutable.
Les ravages de l’hépatite
Plus de 300 millions de personnes vivent avec une hépatite virale dans le monde et la maladie a causé environ 1,3 million de décès en 2024. Les hépatites B et C sont responsables de plus de 95 % des décès liés aux hépatites virales. Une hépatite chronique peut évoluer pendant plusieurs années sans provoquer le moindre symptôme. Détectée précocement, la maladie peut être surveillée ou traitée afin d’éviter des complications graves comme la cirrhose ou le cancer du foie.
Le foie, ce grand oublié

Nous parlons facilement de notre cœur, de notre tension artérielle, de notre glycémie ou de nos reins. Mais qui pense réellement à son foie ? Pourtant, cet organe est l’un des plus extraordinaires du corps humain. Il filtre le sang, élimine les substances toxiques, participe à la digestion, stocke les vitamines, fabrique des protéines essentielles et joue un rôle majeur dans notre métabolisme. Pendant des années, le foie peut continuer à fonctionner alors même qu’il est progressivement détruit par une infection chronique. Lorsqu’enfin les premiers symptômes apparaissent, jaunisse, douleurs, fatigue importante ou perte de poids, les lésions sont parfois déjà avancées. C’est ce qui explique que certaines personnes découvrent leur hépatite au moment où une cirrhose ou un cancer du foie est déjà installé.
Pourquoi consulte-t-on toujours si tard ?
Cette question dépasse largement le cadre de l’hépatite. Dans de nombreuses familles camerounaises, le bilan de santé annuel n’est pas une habitude. On consulte lorsque la fièvre persiste. Lorsque la douleur devient insupportable. Lorsque les traitements achetés en pharmacie ou au quartier n’ont plus aucun effet. En revanche, aller volontairement effectuer un dépistage alors que tout semble aller bien paraît souvent inutile.
Cette réalité s’explique par plusieurs facteurs.
Le coût des examens médicaux, bien sûr quand une bonne partie de la population peine à se nourrir convenablement chacun préfère se soigner à tâtons. L’accès parfois difficile aux structures de santé. Mais aussi une perception culturelle selon laquelle l’absence de douleur est synonyme de bonne santé. Or, c’est précisément ce que l’hépatite vient remettre en question.
L’automédication : un danger souvent sous-estimé
Au Cameroun, il n’est pas rare de voir des personnes accumuler les traitements sans avis médical. Antibiotiques, antidouleurs, décoctions traditionnelles, compléments alimentaires ou produits vendus comme des solutions miracles. Le foie est chargé de métaboliser une grande partie de ces substances et lorsqu’il est déjà fragilisé par une hépatite, cette accumulation peut aggraver les lésions. Il ne s’agit pas d’opposer médecine moderne et médecine traditionnelle. Plusieurs plantes possèdent de véritables propriétés thérapeutiques. Mais leur utilisation doit être encadrée, car “naturel” ne signifie pas automatiquement “sans danger”.
Briser les idées reçues
Contrairement à une croyance répandue, l’hépatite ne concerne pas uniquement les personnes ayant des comportements dits “à risque”. Elle peut être transmise de différentes façons selon le type de virus : par le sang, lors de rapports sexuels non protégés, de la mère à l’enfant à la naissance, ou encore par l’utilisation de matériel non stérilisé lors de certains tatouages, piercings ou soins. Partager un rasoir ou un coupe-ongles peut également représenter un risque dans certaines situations. C’est pourquoi personne ne devrait considérer cette maladie comme celle “des autres”.
Une maladie que l’on peut pourtant prévenir
Nous disposons aujourd’hui d’un vaccin sûr et efficace contre l’hépatite B. Le dépistage est relativement simple. Des traitements permettent également de limiter l’évolution de la maladie et de réduire considérablement les risques de complications lorsqu’elle est détectée suffisamment tôt. L’OMS insiste d’ailleurs sur la nécessité de lever les obstacles financiers, sociaux ou liés à la méconnaissance qui empêchent encore trop de personnes d’accéder au dépistage, à la vaccination et aux soins.
Et si la vraie urgence était de changer nos habitudes ?
Finalement, la Journée mondiale contre l’hépatite ne parle pas uniquement d’un virus. Elle nous renvoie à une question beaucoup plus large : pourquoi attendons-nous toujours d’être malades pour nous intéresser à notre santé ? Nous entretenons nos voitures avant qu’elles ne tombent en panne, nous renouvelons nos assurances par précaution, nous faisons réviser nos appareils électroniques. Mais lorsqu’il s’agit de notre propre corps, nous attendons souvent que quelque chose casse.
La prévention reste pourtant le meilleur investissement que chacun puisse faire pour sa santé. Faire un bilan médical de temps en temps, connaître son statut, vérifier son carnet vaccinal ou consulter avant l’apparition des premiers symptômes ne relève pas de l’excès de prudence. C’est un réflexe qui peut sauver une vie.
En cette Journée mondiale contre l’hépatite, le meilleur hommage que l’on puisse rendre à son foie n’est peut-être pas de publier un message sur les réseaux sociaux. C’est de prendre quelques heures pour effectuer un dépistage, vérifier sa couverture vaccinale ou encourager un proche à le faire. Parce qu’en matière d’hépatite, le silence est souvent le plus grand ennemi.















