Un million de compatriotes qu’on n’a pas pensés
Le chiffre surprend toujours ceux qui l’entendent pour la première fois : entre 0,9 et 3,6 % des trente millions d’habitants que compte le Cameroun vivent avec une déficience auditive, soit environ 265 000 à plus d’un million de personnes. Un chiffre à l’échelle d’une ville comme Bafoussam ou Garoua. Et pourtant, le pays compte un nombre très insuffisant d’interprètes en langue des signes, et l’écrasante majorité du contenu numérique articles, vidéos, services publics en ligne reste conçue comme si ce public n’existait pas. La fracture n’est donc pas seulement sensorielle : elle est numérique, sociale, économique. C’est ce trou noir que Duclaire a choisi de regarder en face, là où d’autres détournent le regard par habitude ou par confort.
Une intelligence artificielle qui traduit, en direct, le monde connecté
InReach est une plateforme numérique qui s’appuie sur l’intelligence artificielle pour traduire en temps réel le contenu web en langue des signes. Concrètement, là où un site, une actualité ou un contenu en ligne resteraient hermétiques à une personne sourde ou malentendante, l’outil vient combler l’absence d’interprète humain par une médiation automatisée et instantanée. L’idée n’est pas seulement technique : elle est profondément politique, au sens noble du terme. Elle pose la question de qui a droit de cité dans l’espace numérique camerounais, et refuse d’y répondre par l’exclusion silencieuse à laquelle on s’était habitués.
Le prix d’une obstination
L’histoire de Duclaire n’est pas celle d’un coup de chance. Avant InReach, il y a eu des concours perdus, des prix promis puis jamais versés, la frustration ordinaire des jeunes innovateurs camerounais laissés sans suite après l’euphorie des trophées. Plutôt que d’attendre une reconnaissance qui tardait, il a choisi de construire quand même « prix ou pas prix, reconnaissance ou silence », pour reprendre l’esprit qui a guidé sa démarche. Cette persévérance a fini par payer : parmi 639 projets soumis dans le cadre du Concours National du Meilleur Projet TIC, organisé par le ministère des Postes et Télécommunications à l’occasion de la Semaine de l’Innovation Numérique, InReach a été retenu parmi les vingt finalistes, avant de s’imposer comme le grand vainqueur à l’issue d’un atelier intensif de perfectionnement à Yaoundé.
Ce que le Cameroun gagne, au-delà du chèque
Réduire InReach à ses 10 millions de FCFA serait passer à côté de l’essentiel. La véritable plus-value se joue à trois niveaux. D’abord, l’inclusion numérique, chaque contenu rendu accessible est une porte qui s’ouvre pour des citoyens jusqu’ici tenus à l’écart de l’information, de l’éducation en ligne, des services publics dématérialisés. Ensuite, l’image d’un pays capable de produire, avec ses propres talents et ses propres moyens, des réponses technologiques à des problèmes que d’autres nations résolvent à coups de millions de dollars et d’années de recherche. Enfin, et peut-être surtout, un signal envoyé à toute une génération, que l’innovation camerounaise n’a pas besoin de venir d’ailleurs pour changer des vies d’ici.
Après les projecteurs
La vraie question reste la question que ce genre de succès pose toujours, et qu’on préfère parfois ne pas se poser : que devient une innovation primée une fois les projecteurs éteints ? Le Cameroun sait célébrer ses jeunes talents ; sait-il, avec la même constance, les accompagner dans la durée financement, mentorat, accès au marché pour que l’exploit d’un jour devienne une infrastructure qui dure ? Tant que cette question restera sans réponse structurelle, chaque InReach continuera de dépendre du courage individuel d’un jeune qui a décidé de bâtir, envers et contre tout, plutôt que d’attendre qu’on l’y autorise.
Des questions retiennent notre attention ici, pourquoi ce manque d’interprète au Cameroun ? quelle solution pour faciliter la communication entre les personnes malentendantes et les autres citoyens ?
















