Une épice au cœur de la cuisine camerounaise
Afrostyrax lepidophyllus est le nom scientifique de cette épice appelée également Bobimbi, Olum ou encore Country Onion, la rondelle occupe une place particulière dans les cuisines camerounaises. Son parfum puissant, proche de celui de l’ail, relève le goût de nombreuses préparations traditionnelles : sauces, grillades, marinades, sanga, mbongo et bien d’autres plats du terroir. Pour beaucoup de familles, cuisiner sans rondelle revient à perdre une partie de la saveur authentique des repas d’autrefois. C’est pourquoi la hausse de son prix suscite aujourd’hui autant d’inquiétudes.
Bien plus qu’une épice : la rondelle, un trésor aux multiples vertus
En médecine traditionnelle, la rondelle est souvent intégrée à des décoctions destinées à soulager les maux de ventre, les ballonnements, les rhumes ou encore les états de fatigue. Elle est aussi réputée pour favoriser la digestion après des repas copieux et contribuer au renforcement de l’organisme. Bien que certaines études mettent en évidence la présence de composés aux propriétés antioxydantes et antimicrobiennes, ces usages traditionnels ne remplacent pas un traitement médical lorsque celui-ci est nécessaire. La rondelle est également appréciée dans les soins de beauté artisanaux. Mélangée à certaines huiles végétales ou à d’autres plantes, elle est parfois utilisée dans des préparations destinées à entretenir la peau ou le cuir chevelu. Ces pratiques, transmises de génération en génération, témoignent de la richesse des connaissances locales autour des plantes et des épices.
Au-delà de ses qualités culinaires, la rondelle représente ainsi un véritable patrimoine naturel et culturel. Son parfum, ses usages traditionnels et la place qu’elle occupe dans les cuisines camerounaises en font bien plus qu’un simple condiment : elle est un symbole du savoir-faire gastronomique et de l’héritage ancestral du Cameroun.
Une flambée des prix qui surprend les consommateurs
Depuis plusieurs mois, les ménages constatent une augmentation importante du prix de cette épice. Une pièce de 100 francs permettait autrefois d’en acheter une quantité appréciable, il faut désormais débourser la même somme pour une seule petite rondelle. Il n’y a plus de rondelle de 50frs sur le marché, elle se vend désormais à partir de 100FCFA. Cette hausse s’ajoute à celle d’autres produits alimentaires et accentue la pression sur les budgets familiaux déjà fragilisés par le coût de la vie. Il y a quelques mois c’était le gingembre, aujourd’hui c’est la rondelle. Tout le monde est choqué.
Pourquoi la rondelle devient-elle si chère ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation : une production parfois insuffisante ; des difficultés d’approvisionnement depuis les zones de récolte ; l’augmentation des coûts de transport ; une demande croissante, notamment de la diaspora et des exportateurs intéressés par les épices locales. Même sans données officielles précises, commerçants et consommateurs s’accordent sur un point : la rondelle coûte aujourd’hui nettement plus cher qu’il y a quelques années. Avant 80% venaient de la cueillette sauvage dans le Sud, Est et Centre. En raison de la déforestation et de l’exploitation du bois les arbres d’olum disparaissent. Donc moins de fruits à ramasser. D’un autre coté la demande a explosé, tout le monde veut maintenant avoir sa marque de rondelle moulue en sachet. La demande a doublé mais l’offre non. C’est long à produire : un pied de rondelle met 2 à 3 ans avant de donner les premières noix. Et un pied ne donne que 200g à 500g de rondelles sèches par an. Les gens préfèrent planter du maïs qui rapporte tous les 4 mois. Donc peu de gens investissent sur la rondelle. Il faut 7 jours de soleil pour bien sécher. S’il pleut, toute la récolte moisit. Et le transport depuis Kribi, Sangmélima, Abong-Mbang jusqu’à Yaoundé/Douala coûte cher avec le carburant.
Des ménages obligés de changer leurs habitudes
Face à cette situation, les consommateurs développent de nouvelles stratégies pour continuer à cuisiner malgré tout. Le témoignage de Mireille, mère de famille « Avant, j’achetais la rondelle chaque jour sans même réfléchir. Aujourd’hui, je n’en prends qu’une petite quantité et je la conserve pour les repas du dimanche ou lorsque nous recevons des invités. » Pour économiser, Mireille mélange désormais la rondelle avec de l’ail et du gingembre afin d’obtenir un parfum plus prononcé avec une plus petite quantité d’épice. Le témoignage de Claudine, vendeuse de nourriture « Je ne peux plus en utiliser autant qu’avant moi je la remplace par le cube. Sinon je serai obligée d’augmenter fortement le prix de mes plats et personne ne va acheter » Paula, employée à Yaoundé declare « Avec le salaire actuel, on regarde désormais le prix de chaque ingrédient. La rondelle est devenue un achat qu’on planifie comme la viande ou le poisson. » Paula explique qu’elle achète parfois la rondelle en groupe avec des voisines, puis partage la quantité obtenue afin de bénéficier d’un meilleur prix au détail. Pour Léonie : « les épices ne me commandent pas, je n’en utilise plus tout simplement. Les commerçants exagèrent. C’est leur nouveau modèle pour s’enrichir, ils vont lire l’heure. »
Les nouvelles tactiques des consommateurs
Les témoignages recueillis illustrent plusieurs solutions adoptées par les ménages : réserver la rondelle aux repas spéciaux ; réduire les quantités utilisées ; la mélanger avec d’autres épices plus abordables ; préparer des pâtes ou mélanges d’épices concentrés ; acheter en groupe pour diminuer le coût unitaire, faire beaucoup de commentaires pour motiver le vendeur à servir beaucoup. Ces pratiques montrent à quel point l’augmentation du prix de cette épice influence désormais les habitudes culinaires quotidiennes.
Les restaurateurs également sous pression
Les professionnels de la restauration ne sont pas épargnés. Certains adaptent légèrement leurs recettes, d’autres réduisent la quantité de rondelle utilisée ou répercutent une partie de la hausse sur le prix des plats servis à leurs clients. Pour eux, le défi est délicat : préserver le goût traditionnel tout en maintenant des prix accessibles dans un contexte économique difficile.
Un symbole du coût de la vie
Au-delà de son parfum, la rondelle est devenue un révélateur des difficultés économiques que traversent de nombreux ménages camerounais. Lorsque même une épice traditionnellement courante devient difficile à acheter, c’est tout le rapport à l’alimentation quotidienne qui change. Cette situation pose également la question de la valorisation des épices locales et du soutien à leur production afin qu’elles demeurent accessibles au plus grand nombre.
Autrefois simple assaisonnement présent dans presque toutes les cuisines, la rondelle est aujourd’hui perçue par beaucoup comme un produit précieux qu’il faut utiliser avec parcimonie. Les ménages s’adaptent, les restaurateurs improvisent et chacun cherche sa propre tactique pour continuer à retrouver ce goût si particulier dans les plats du quotidien. Reste à savoir si cette flambée des prix n’est qu’une hausse passagère ou le signe d’une transformation durable du marché des épices au Cameroun. Une chose est certaine : la rondelle n’est plus seulement un ingrédient culinaire, elle est devenue le symbole d’un pouvoir d’achat mis à rude épreuve.
















